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Au delà des rizières

By 29 décembre 2019 No Comments

Comment as-tu découvert ce projet ?

Après l’obtention de mon diplôme d’éducatrice spécialisée en Juin 2017, je souhaitais partir en mission humanitaire encadrée, dans le cadre d’un service civique par exemple. Je ne m’imaginais pas ouvrir seule un centre à l’autre bout du monde, ça ne m’avait même jamais traversé l’esprit.  Je recherchais du travail dans les grandes villes qui me plaisaient (Lyon , Tours, Bordeaux et dans les DOM TOM) mais je rencontrais des difficultés du fait de mon jeune âge. J’ai fini par orienter mes recherches sur Paris car il y avait plus d’offres. J’ai vite trouvé dans un IME auprès de jeunes atteints de troubles du spectre autistique. C’est dans ce contexte que j’ai rencontré Sok , un veilleur de nuit franco-cambodgien. Nous effectuons quelques nuits ensemble, nous discutions de tout et de rien . Souvent, nous refaisions le monde. Sok avait déjà crée une école au Cambodge nommé  «Le jardin des Langues». À la suite, il avait acheté un autre terrain dans un lieu plus reculé, au milieu des rizières avec une petite maison vide sur pilotis dans le but de monter un  nouveau centre. ok était bloqué en France pour des raisons médicales. Une nuit , il m’a proposé de me laisser son terrain si je montais un centre socio-éducatif. Je me suis laissée 2 semaines pour réfléchir. Je n’en ai parler ni à mon copain ni à mes parents , je ne voulais pas être influencée . Au plus profond de moi, je sentais que cette opportunité était la chance de ma vie et que si je ne la saisissais pas je le regretterai.

au delà des rizières, cambodge

Au delà des rizières, cambodge

Dans quel état d’esprit partais-tu? Sûre de toi, motivée, perdue?

J’étais euphorique et très motivée. J’avais hâte de découvrir une nouvelle culture, de me dépayser. Je me sentais chanceuse d’avoir cette opportunité. Je ne me stressais pas trop concernant le centre. Je me disais que même ça ne fonctionnait pas j’avais toujours moyen de revenir en France, je n’avais aucune obligation. J’ai fait le choix de ne pas me renseigner sur le pays, je ne voulais pas me « spoiler » et au contraire, tout découvrir de mes yeux une fois sur place. J’apprenais un peu le khmer sur internet. Bizarrement, je n’avais pas d’angoisse, j’étais dans une sorte de déni de toutes éventuelles difficultés. Ce n’est qu’une fois dans l’avion que je me suis mise à faire une crise de panique. Je me suis effondrée en sanglots pendant que tout le monde dormait. Je me disais «Tu ne connais rien, tu ne parles pas un mot khmer tu vas monter un centre?» «Et Lucien ( mon copain depuis 2 an et de mi à ce moment là) tu ne le verras plus»  «mais t’es complètement folle, tu ne t’es pas inquiétée avant?»..

Une fois descendue de l’avion  mes angoisses se sont envolées, ( à l’exception de ma valise qui n’était pas là) , je me sentais bien et trop occupée à observer tout ce qui m’entourait.

Quelles ont été tes principales difficultés pour démarrer ?

La première difficulté que j’ai rencontrée et à laquelle je n’avais pas pensée, c’est un accident de scooter, et cela dès ma deuxième semaine. Je devais éviter que mes plaies soient en contact avec le soleil et la poussière. Sachant que j’étais ouverte partout, impossible de me rendre dans le village du futur centre. Le projet était alors au ralenti.

Autre difficulté concernant l’ordre de priorités, par où commencer ? J’ai décidé de délimiter le terrain avec des grands bâtons, je me suis vite rendue compte que c’était inutile car les vaches du village arrachaient tout en se promenant. Pour le financement, je ne savais pas trop comment procéder,  privilégier les dons ? Comment en faire la promotion ? Quoi acheter en premier : cahiers, jouets, chaises, tables ? Comment fédérer les enfants ?

Beaucoup de questions auxquelles j’ai décidé de répondre le plus simplement.

J’ai acheté un ballon de foot et laisser les enfants venir jouer naturellement. Petit à petit, j’ai investi dans des chaises , tables, feuilles, feutres, jouets, tableau..

La barrière de la langue m’énervait, je ne pouvais rien expliquer et le pire, je ne pouvais rien comprendre. J’attisais la curiosité de tout le village mais impossible de répondre à leurs questions. Une dame venait m’aider et je ne pouvais même pas la comprendre, j’avais tellement envie de la serrer dans mes bras mais ici cela aurait pu être mal vu.

Finalement, on trouve toujours des astuces pour se faire comprendre avec les enfants. J’étais surprise de me débrouiller aussi rapidement en khmer.

Une autre de mes difficultés a été de se retrouver seule à l’étranger. Je me plais bien en  solitaire mais le manque d’avis extérieur était frustrant. Et lorsque j’avais un coup de mou , personne de mes proches ne pouvait comprendre réellement ce que je vivais.

Une autre difficulté a été d’assurer le poste de directrice, d’assurer la responsabilité et le statut qui en découlent.

Notamment lorsque l’on gère une équipe. J’ai un souvenir bien précis d’une période compliquée où j’accueillais une de mes premières bénévoles, une polonaise (je le précise pour la barrière de la langue). Nos valeurs étaient très éloignées, elle n’en  faisait aussi qu’à sa tête. C’était compliqué à gérer puisque j’avais espéré d’elle un soutien, un avis objectif et constructif. Or, je recevais plutôt que des critiques.
Bien que délicate, cette expérience, m’a finalement aidée à me forger ma posture de directrice.

Avec le temps, j’ai trouvé ma manière de travailler. J’ai par exemple instauré des réunions d’équipe hebdomadaire où je présentais le centre et les objectifs; ce que j’attendais des bénévoles  puis on préparait le planning de la semaine.  Ainsi je posais les bases et ça instaurait tout de suite la relation directrice /bénévole. J’ai toujours été proche de mes bénévoles, je pense avoir été une directrice «à la cool» même si je faisais comprendre ce que je voulais pour les enfants (je m’assurais surtout que les cours et les activités étaient prêts), il faut dire que j’ai eu la chance d’avoir  des personnes motivées avec moi.

Comment t’ont accueilli les cambodgiens? Les autres expatriés?

J’ai été très bien accueillie par les cambodgiens en général , je me suis vite fait repérer dans le village où je vivais et encore plus dans celui du centre.

J’ai une anecdote qui m’émeut encore aujourd’hui rien que d’y penser.

La première fois que je me suis rendue à O’krassar (village du centre ), en tuk tuk, j’ai expliqué en anglais au conducteur le projet qui la traduit en khmer aux voisines curieuses de savoir ce qu’il se passait. J’ai dit que je reviendrais le lendemain pour nettoyer le terrain (déchets/ bouses, vieilles branches).

Le jour d’après; tout était fait, même plus une feuille. Je me suis sentie soutenue, encouragée, j’étais très touchée.

J’ai donc dit que je reviendrais le lendemain avec un balai pour nettoyer l’intérieur de la maison (toile d’araignées, crottes de souris etc).

Quand je suis revenue, même scénario : tout était impeccable. Je n’avais aucune idée de qui faisait ça et la personne m’ avait laissé des outils .

Les parents des jeunes d’Au delà les rizières sont très contents du centre, mais ça je l’ai compris qu’une fois que je commençais à me débrouiller en khmer.

Concernant les autres expatriées , j’ai rencontré du bon comme du moins bon .

Des personnes bienveillantes , d’autres qui me faisaient comprendre de ne pas trop compter sur leur aide mais qu’en cas de problème je pouvais les appeler (ils connaissaient Sok et savaient qu’il avait l’habitude de demander de l’aide ), des jaloux qui tentaient de me faire perdre espoir en mon projet (c’est nul , t’as rien , tu parles pas khmer , ça ne vaut pas le jardin des langues, ça n’avancera pas…) .

Pensais tu autant t’attacher aux enfants, au pays?

Je pense qu’on ne réalise pas vraiment quel point on peut aimer, on mesure notre attachement qu’une fois que l’on s’en sépare. Je me doutais qu’ils allaient me manquer mais il est vrai que je souffre beaucoup de leur absence.

Je ne pensais pas m’attacher autant au pays.

C’était la première fois que je  vivais à l’étranger et maintenant que j’ai goûté au mode de vie cambodgien, j’aimerais vivre ainsi toute ma vie.

Le manque du pays est présent quotidiennement, ce qui est dur aussi c’est que le mode de vie que j’avais là-bas qui n’est pas adapté ici mais ça personne ne le comprend. C’est dur avec mes proches car j’ai l’impression que pour eux ça y est je suis rentrée, je me suis réadaptée et on en parle plus alors que ça ne se voit pas mais je ne me sens pas « réinsérée ».

Aussi à mon départ, j’étais choquée par l’énervement constant, les plaintes incessantes des français, ça me pesait beaucoup mais maintenant je me suis réhabituée, je le remarque beaucoup moins, je filtre.

Les meilleurs souvenirs avec les enfants?

Les premiers moments où ils venaient au centre, tout timides et moi qui mimaient le plus possible pour tenter de me faire comprendre.

Les premières fois où ils ont été plus de 10.

Peu de temps après l’ouverture du centre, un couple était venu une semaine pour proposer des cours d’anglais/ art thérapie et de méditation, c’est un super souvenir, les enfants étaient de plus en nombreux.

Mes premiers cours. La première fois où ils m’ont dit une phrase en anglais en dehors du cours. Quand les enfants ont rencontré ma famille aussi, j’étais tellement heureuse.  Les journées exceptionnelles comme la kermesse de noël , le repas du 31 décembre , la sortie à la plage…

La construction de la nouvelle école fut un moment particulier, on était tous très excités de voir l’évolution, je me rappelle de la première fois où nous avons «dansé dans la nouvelle école» , on disait ça alors que nous avions juste le sol qui était posé mais ça représentait tellement une avancée énorme pour nous tous.   

Les voir heureux de venir, en courant à mon scooter, quand ils attendaient depuis 1 heure tous entassés devant la porte du centre.

Les matins où je suis venue prendre le petit déjeuner avec eux et passer la matinée dans le village car leur école du matin était fermé car jour férié.

Si tu devais donner une leçon de vie qui t’a apportée cette expérience unique?

La création du centre m’a apportée de la confiance en moi , de la maturité , une gestion de projet.Le fait d’être seule, elle m’a permise de mieux me connaître et de me surprendre (dans le bon sens du terme). Le pays m’a apporté un recul sur la vie, une capacité à relativiser , un bien être simple et efficace.

La leçon à retenir c’est que nous sommes tous capable de grande chose avec de la volonté et de la motivation.

Un conseil pour ceux qui aimeraient se lancer dans l’humanitaire ?

Toujours comprendre d’abord les besoins du pays avant de monter un projet. Il faut faire attention de ne pas transférer ce que nous imaginons qu’ils ont besoin en fonction de notre pays de repère mais bien mettre le projet dans le contexte du pays.

Qu’aimerais-tu que le centre arrive à développer ?

Dans l’idéal, j’aimerais que le centre puisse fonctionner avec un chef de projet fixe et des bénévoles qui restent sur le long terme.

Cette situation serait plus stable pour les enfants, tant au iveau de l’attachement affectif car ils créent des liens avec les bénévoles qui passent mais ils repartent.

C’est difficile de créer une relation solide de confiance avec des personnes qui restent moins d’un mois et d’un autre coté ce serait plus propice aux apprentissages même si nous essayons de garder un fil conducteur et les mêmes techniques pédagogiques entre tous les bénévoles.

De plus , si les personnes restaient longtemps, il y aurait moins cette barrière de la langue.

Pourquoi pas embaucher un cambodgien du village ( qui parle anglais aussi ): plus de barrière de langue , pas besoin de proposer de logement, il faudrait que nous ayons de quoi le rémunérer. De plus , on créerait un emploi.

J’aimerais aussi que nous ayons les moyens de construire une maison pour les bénévoles car pour l’instant l’association verse de l’argent « dans le vide » pour loger la chef de projet et les bénévoles. Ce n’est pas rentable. De plus, nous sommes forcés de demander une participation d’environ 130 euros par mois pour une chambre à nos bénévoles .

À court terme, avec l’argent que nous récoltons nous continuons d’aménager le centre (meubles, outils , jeux, cahiers.. )

J’aimerais développer les activités au centre, pouvoir proposer des sorties culturelles comme au musée , visiter les alentours car beaucoup ne quittent jamais le village . Lorsque nous avons emmené les enfants à la plage à 15 minutes à peine en scooter à Kep, la plupart n’avaient jamais vu la mer. Un projet, qui est presque un fantasme serait d’emmener tous les enfants visiter les temples d’Angkor, ou encore organiser un camp de quelques jours.

Dans l’idéal il serait bien que nous ayons une personne pour s’occuper de la communication ( recherche de dons , création d’un site internet, newsletters pour les donateurs , flyers, cartes de visite, gestion des pages instagram et facebook, recherche de dons) , pourquoi pas en ayant une licence service civique.

J’aimerais que sur le long terme nous travaillons avec les familles, pourquoi pas développer de l’aide pour le quotidien ( donations de riz, uniforme scolaire , hygiène, vélo ..) mais ça ce n’est pas un objectif pour maintenant  mais je le garde en tête pour plus tard.

De retour en France, as-tu des projets futurs à nous confier ?

En ce qui concerne Au delà les rizières,  nous sommes en train de créer l’association en France afin de pouvoir organiser des actions qui rapporteraient des bénéfices pour faire fonctionner le centre au Cambodge. Angéline, la deuxième chef de projet qui vient de rentrer en France sera secrétaire, la chef de projet actuelle trésorière et moi présidente.

Concernant ma vie personnelle, je me suis installée à Clermont-Ferrand avec mon copain. J’aimerais travailler auprès des sans-abris, ou migrants, ou personnes dépendantes à un produit psycho-actifs. Pour l’instant j’effectue des remplacements dans des foyers auprès d’adolescents placés par la protection de l’enfance et des mineurs non accompagnés (mineurs migrants sans responsable légal) et dans des IME auprès de jeunes atteints de troubles psychiques ou/et déficience intellectuelle. J’aimerais économiser de l’argent pour voyager et pour retourner au Cambodge.

Qu’est-ce qui t’a plut dans le fait de travailler dans ce centre?

Premièrement, je me sens bien au Cambodge de par la simplicité de la vie , la gentillesse et l’accueil et les sourires des gens.

Deuxièmement, les enfants sont incroyables : bienveillant, matures, débrouillards.. C’est un enrichissement de tout instant de pouvoir être auprès d’eux. De plus, j’ai la chance d’avoir une place privilégiée auprès d’eux, je suis un peu la grande sœur, je leur donne le maximum de mon affection et ils me le rendent 1000 fois plus. Je ne sais même pas comment justifier que c’est le métier de rêve. On passe la plus grande partie de la journée à jouer et à rigoler.

Troisièmement, je suis libre de décider de gérer comme bon me semble.

>Pour finir, grâce à cette expérience j’ai pu rencontrer de nombreuses personnes extraordinaire, notamment les bénévoles ou des voyageurs.

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